Albert
King

Albert King

C'est un peu par provocation que j'ai mis Albert King en haut de site, il n'est pas considéré comme un grand bluesman, et de loin, mais j'attache à l'individu une valeur sentimentale pour une énorme qualité : la décontraction.

En premier, disons que dans les années 70, je venais de découvrir le blues grâce aux Rolling Stones en premier et l'American Folk Blues Festival en deuxième. En quelques sorte, ce dernier donnait à entendre dans le disque 33t de son édition de 1963, les modèles des premiers qui jusqu'ici, se dissimulait entre les parenthèses derrière la mention des chansons de leurs disques : nous étions intrigués, à scruter l'intérieur des parenthèses, par des noms dont nous voulions retrouver les disques, pariant qu'ils étaient aussi des artistes et non juste des compositeurs, noms encore plus mystérieux sous leur forme juridique : pas de disque de McKinley Morganfield (nom de naissance de Muddy Waters) ni d'un certain Moore (Slim Harpo).

Je lisais Charlie-Hebdo et le "Petit Coin de la Culture" de Delfeil de Ton, et tombai sur sa critique enthousiaste d'un 33t : "Live Wire/Blues Power", par Albert King. L'individu n'avait jamais rien compris à la pop music en réglant leur compte, dans un article célèbre, à ses représentants les moins doués, mais il se rattrapa là. Je commandai le disque les yeux fermés, chez Albert Hand Publications, en Angleterre, adresse découverte dans Disco Revue, le magazine des rockers (glissons là-dessus, j'ai paumé toute la collection). Le disque est arrivé gondolé au Sénégal où j'habitais alors, mais écoutable, le bras du Teppaz montait et descendait sous la discipline d'une rythmie quasi danubienne.

Albert King, dessin J'ai entendu une petite voix morne et nerveuse annoncer "This is mr Albert... King!" et un déluge de notes électriques m'est tombé dessus.

C'est resté pour moi le meilleur des bluesmen électriques, grâce au son bien sûr, mais aussi au refus de la rapidité. En premier, c'est pour moi le meilleur son, la fête aux notes aiguës et métalliques, exactement les caractéristiques des bluesmen dénommés ainsi et en deuxième, grâce à la décontraction chaloupée de son jeu, King autorise et favorise jouissance et jubilation.

Il haïssait la virtuosité et les tentatives de battre le record du nombre de notes jouées à la seconde, reléguant un élève comme Gary Moore au rang d'aimable bambin bavard et entêtant perdu dans le jeu stérile de la rapidité d'exécution.

Je retrouve ce plaisir de prendre son temps dans certains vieux films de Laurel et Hardy, tel "Big Business" dans lequel un protagoniste décompose le mouvement qui va l'amener à agresser physiquement l'adversaire sous le regard intéressé du dit, ou dans ces préambules de bagarres ou de duels de westerns dans lequel avant qu'elles n'explosent, la tension monte assez lentement pour le bonheur du spectateur.

Cette décontraction qui prend son temps nourrit la jubilation de l'auditeur à profiter au mieux de ces extraordinaires glissandos dont il ne finit plus d'attendre la magnifique dégringolade de notes assourdissante et submergeante (la métaphore sexuelle est bien sûr innocente) qui va s'écraser sur la scène aux pieds du prince Albert, qu'il écartera deux secondes après leur fin tardive d'une pointe discrète tout en repartant dans l'arabesque suivante.

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J'adore Albert dans les blues lents, qui paraissent son terrain de jeux favori, mais j'aime que dans des pièces plus rapides comme "Look Out" ou "Night Stomp", le défi de virtuosité lancé par le choix même du tempo rapide soit encore relevé par lui avec une nonchalance superbe, j'adore ces frappes de note parfois mal assurées par une rapidité mal assumée, parce qu'elles produisent le son particulier d'un autre type de glissando au son de grincement désagréable à des oreilles chastes, pas les miennes ni les vôtres qui sont aux anges : d'ailleurs, cette inhabileté pourrait bien être soupçonnée d'habileté contrôlée, puisque le résultat plaît.

Albert King
Ceci dit, l'impression auditive est souvent d'un guitariste pinçant ses cordes avec délicatesse, masquant la réalité brute : le prince Albert jouait avec le gras du pouce! Or, je n'ai pas encore retrouvé ailleurs, malgré mes centaines d'heures d'écoute de blues tous horizons,quelquechose qui ressemblât un tout petit peu aux fabuleuses envolées violonistiques de "Look out"(par ailleurs entrecoupées de quelques riffs bien secs et bienvenus)!

Malheureusement, la nonchalance fut sûrement professionnelle : elle lui joua le mauvais tour d'une carrière parfois hésitante. Moins autoritaire ou sûr de lui que Hooker ou Hopkins, King s'est égaré, après une période Stax qui le porta à son apogée commerciale, entre autres chez Tomato, où il participa à des disques catastrophiques.

Il est meilleur en public, et en plus du chef d'oeuvre absolu du blues électrique qu'est "Live Wire/Blues Power", voici mon palmarès pour les albums : "Live Wire/Blues Power", a été mis en boîte en direct dans le temple hippie du Fillmore East de San Francisco en 68 ("Blues At Sunrise" est un chef d'oeuvre surprenant de finesse, l'un des quelques plus beaux blues de l'histoire, et "Blues Power" est fracassant), chez Stax. "Live", au festival de Montreux 77 (comme indiqué discrètement dans le livret intérieur), contient la meilleure version de l'irrésistible "I'll Play The Blues For You". Je crois que ce disque n'est pas disponible sous ce titre en neuf, peut-être vaudra-t'il mieux chercher "Blues at sunset, live at Wattstax and Montreux". A l'époque, c'était dans la collection "Charly Blues Masterworks Vol. 18".
"King Does The King's Things", chez Stax, a permis au prince de fournir des versions enfin écoutables des rocks pourris par Presley.
"Jammed Together" est un pur produit de studio, mais trés excitant, dans lequel il s'associe avec Steve Cropper et Pop Staples. La reprise de "What'd I Say", celle de "Tupelo" sont inoubliables.
"King Of The Blues Guitar", chez Atlantic est le dernier de ma liste, mais je l'ai voulue trop brève volontairement... (14 septembre 2007).

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