Lightning
Hopkins

Quand je pense à Lightnin' Hopkins, je pense tout de suite à un grand gaillard dégingandé, gai et aimable, allongé sur un rocking chair sur une véranda et sous le porche d'une grande baraque en bois en plein Texas. Il y a une flasque de whisky posée sur le sol à sa droite, et un tumbleweed dévale la rue principale en compagnie d'un nuage de poussière.

Il évoque pour moi le bluesman le plus attrayant (plutôt si on s'attache à sa dernière période), le plus proche par le talent à créer une complicité avec le public, et parfois le plus tendre.

Après une première période austère musicalement, de 1946 à 53, mais qui fait sa célébrité, celle-ci l'abandonne. Il se cantonne alors aux clubs de sa ville de Houston, Texas (à 180 kms au sud de sa ville natale de Centerville).

Or, vers le début des années 60, (grâce au musicologue Sam Charters qui le redécouvre et le fait enregistrer chez le prestigieux label de folk-music Folkways) il parvient à susciter un regain d'intérêt tel que sa stature le place au niveau de réussite commerciale de Hooker ou B.B. King, profitant comme d'autres du regain d'intérêt du jeune public blanc du mouvement hippie pour le blues (largement soutenu par les jeunes orchestres anglais comme les Stones ou Cream). Cependant, après s'être lancé dans l'aventure de la tournée européenne de l'American Folk Blues Festival en 64, il déclare craindre de reprendre l'avion, refuse une tournée européenne à 2000,00 $ la semaine, et préfère continuer à jouir de sa célébrité locale en jouant dans les clubs modestes de Houston, payé à un tarif bien inférieur! Il gagnait, paraît-il, bien plus d'argent aux tables de jeu (source : Jim O'Neal dans le livre "Nothing But The Blues", p.387, voir Bibliographie)... Il continua à enregistrer avec succès, particulièrement pour le producteur Chris Strachwitz et le fameux label Arhoolie, réputé des amateurs de blues (ce label est l'ennemi des compilations foutues comme l'as de pique et ne publie que du nanan!).

Lightning Hopkins Ce côté rustique et casanier, décontracté et joyeux, est particulièrement séduisant : c'est de là que naît sa complicité avec le public, soutenue par un phrasé dévastateur qui cannone à bout portant la prononciation anglaise classique : accent fait maison à la fortune du pot, ellipses désinvoltes sur la prononciation de certaines syllabes, méfiance totale envers les consonnes, rappelent les clichés de prononciation des personnages de "old-timers" du film de western traditionnel. Ce côté elliptique vocal le fait même déléguer la prononciation de certaines paroles, clairement omises, à son jeu de guitare : dans le refrain-titre de la version de 1969 de "Baby Please Don't Go", "don't go" n'est tout simplement jamais prononcé, deux notes de guitare remplacent les mots!

Il a une trés belle voix singulière, chaude et virile, ce qui n'est pas le cas de tous les chanteurs de blues, musique dans laquelle la voix reste souvent un appoint voilé par une ambiance musicale instrumentale conçue comme l'essentiel de la prestation, y compris chez le chanteur-guitariste sans orchestre.

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Beaucoup de ses blues sont des ballades, certaines au sujet tragique : "Tom Moore Blues", ou "Tim Moore's Farm" raconte l'attitude brutale d'un fermier blanc envers son manoeuvre noir, rassemblant divers témoignages de personnes ayant travaillé pour le fermier en question. L'homme vint menacer Hopkins lors d'un bal pour l'interdire de chanter de nouveau cette chanson, ce qui n'eut d'ailleurs aucun effet! (ceci est relaté par Strachwitz, dans le livret de "The Gold Star Sessions, vol. 1")(1) D'autres ballades relatent un hiver terrible ("Ice Storm Blues") ou un incendie qui détruisit 250 foyers à Los Angeles ("Burnin' in L.A.").

D'autres encore sont émouvantes, clairement sentimentales : "Send My Child Home To Me", "At Home Blues".

L'importance de la folk-music affirme encore le côté rustique : "Take Me Back" dont l'introduction parlée pas trés claire, dans un concert de 1971, cite trois fois le chanteur folk Tex Ritter (faut-il comprendre qu'il aurait volé cette chanson à Hopkins pour en faire du hilbilly?) ou "Fishing Clothes" aux jeux de guitare identiques.

Les plus attrayants sont pour beaucoup les boogies, souples et entraînants à faire sauter les pieds des auditeurs, comme le superbe "Annie's Boogie".
Dans une étourdissante leçon de guitare -"Watch My Fingers"- il accompagne des cascades de notes par un monologue parlé dans lequel il glisse curieusement : "Makes me mad when I do that!" ("Ca me rend furieux quand je fais ça!"). Il rend hommage au cosmonaute John Glenn dans "Happy Blues For John Glenn" qu'il est impossible d'écouter en restant sagement immobile, à moins d'être un caillou à l'heure de la sieste.

Image de la galette originale d'un disque Gold Star Ma sélection discographique reste volontairement partielle et subjective : "Lightnin'!" et "Po' Lightnin'" sont deux fleurons de Arhoolie et tout à fait disponibles, "Blues Is My Business" et "You're Gonna Miss Me" forment un même excellent concert de 1971, chez Edsel, dont l'accompagnement et la prise de son approximatifs sont jouissifs. J'ajoute subjectivement "How Many More Years I Got", chez Ace, autre grand label du blues, et j'ai une tendresse particulière pour le compte-rendu musical des retrouvailles des trois frères Hopkins : "The Hopkins Brothers", chez Arhoolie aussi.
Il est mort le 30 janvier 1982, en se balançant sur son rocking-chair sous le porche de sa maison de Houston, Texas, une flasque de whisky entamée posée au sol, à portée de main (selon mes sources). (14 septembre 2007).

(1) Strachwitz raconte dans le livret de "Texas Blues" qu'il rencontra Moore, patron d'une grande plantation, en 1960, et que celui-ci lui indiqua comment rencontrer le chanteur-guitariste Mance Lipscomb qui fut le premier artiste signé par Arhoolie! [retour au texte]

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