Willie
Dixon

Willie Dixon en 1969

Il y a des personnalités dans la vie artistique, qui restent dans l'ombre, et oeuvrent à aider autant qu'à diriger les artistes, ces êtres souvent frêles et instables, inconscients des dures réalités de la vie, pour que ceux-ci sortent le meilleur d'eux-mêmes : ce cliché est une réalité. En général, ce type de personnalité est un mécène désintéressé comme Théo Van Gogh, ou un producteur soucieux de succès commercial comme Darryl Zanuck, jamais un artiste lui-même.

Willie Dixon était un producteur et directeur artistique d'une part, mais ce qui reste exceptionnel est qu'il fut aussi un artiste : arrangeur, compositeur, contrebassiste, et chanteur. Il travailla aux fameux studios Chess de 1948 à 70 avec un détour par le label Cobra, parce que les Chess ne voulaient pas enregistrer le chanteur-guitariste Otis Rush et parce que les chèques de paie à l'ordre de Dixon étaient toujours signés avec beaucoup de retard : Rush devint une vedette Cobra au lieu de Chess. Il rencontra, dirigea, assista, entraîna, poussa vers le succès avec énergie et souplesse, Muddy Waters, Howlin' Wolf, Sonny Boy Williamson (Rice Miller) et d'autres.
Il composa pour eux quantité de chansons qui devinrent des standards du blues et du rythm 'n blues...
Parler des qualités de diplomatie et de souplesse de Dixon s'impose : l'homme fut capable de gérer les soucis de diva de Howlin' Wolf avec qui il n'était pas facile de travailler par exemple, et le batteur Clifton James témoigna : "Je ne crois pas avoir jamais vu Willie se mettre en colère. Je ne l'ai jamais vu engueuler quelqu'un publiquement" (1).

Willie Dixon Cet homme fait de générosité et d'intelligence était incapable de dire du mal de qui que ce soit, sans être pour autant docile ou effacé. Il refusa de se laisser mobiliser en 42, après l'attaque japonaise sur Pearl Harbour et passa dix mois en prison : "Je ne croyais pas que je devais aller à la guerre étant donné les conditions dans lesquelles vivait mon peuple. (...) Je dis que je n'étais pas un citoyen, j'étais un sujet", expliqua-t'il lors de ses trente convocations au tribunal (2). L'armée abandonna les poursuites, de peur de laisser entrer chez elle une graine de sédition.

Ce type d'engagement politique dût lui venir de son séjour dans une ferme-pénitencier lorsqu'il était enfant. En effet, bien que venant d'un milieu de commerçants pas du tout défavorisé de Vicksburg, Mississipi, il alla chercher les ennuis par son besoin d'aventures et fit des fugues dés l'âge de douze ans! Il s'évada d'un pénitencier où il était enfermé pour vagabondage, parce qu'arrivé au dernier jour de sa peine, il ne fut pas libéré comme attendu, mais qu'on lui dit "Tu resteras ici jusqu'à ton dernier jour" : il ne prit pas de décision impulsive, mais attendit calmement un jour où les chiens du pénitencier étaient fatigués d'avoir trop couru, et réussit à s'évader...

Plus tard, il devint boxeur professionnel, et rejoignit enfin la musique en intégrant le groupe des Five Breezes en 1939.Willie Dixon et son épouse MarieWillie Dixon et son épouse, Marie, en 1987 (3)

C'est dans les années 60 qu'il s'occupa d'organiser du côté américain, les fameuses tournées en Europe de l'American Folk Blues Festival en même temps qu'il s'associait au chanteur-pianiste Memphis Slim pour une carrière internationale.

Il termina sa carrière après avoir quitté les Chess en formant son propre orchestre du Chicago All Stars. Nous nous souviendrons de lui avec cette anecdote qui eut lieu dans l'autobus de la tournée de 1962 de l'American Folk Blues Festival avec comme personnages quelques grands bluesmen, et qui illustre parfaitement le rôle de Dixon. Elle est racontée par le producteur Len Kunstadt(4) :

"Willie Dixon protégea la tournée des conséquences d'une altercation née du problème d'une fenêtre ouverte dans le bus. Lonnie Johnson avait une voix si pure qu'il craignait d'attraper un rhume et Big Joe Williams, qui souffrait d'une tension trop élevée, avait toujours chaud et voulait garder une fenêtre ouverte. Une dispute éclata et Sonny Boy Williamson, qui se trouvait jusqu'alors en tête, occupé à faire une déclaration à la radio, se retrouva tout d'un coup au milieu du bus pour dire à Big Joe Williams de fermer la fenêtre. Big Joe porta la main à sa poche comme s'il y avait là quelquechose et je me souviens de Willie Dixon en train de ceinturer Big Joe -deux hommes massifs, quelques 300 kilos à deux- pour le traîner dans le fond du bus. Fritz Rau, le juriste de l'organisation Lippmann-Rau (5), se retrouva par hasard dans le chemin de Sonny Boy et de Big Joe et le seul qui eût payé les frais de la dispute aurait été Fritz (...). Si Willie n'avait pas empoigné Big Joe, on aurait pu perdre Fritz Rau."

Image de la galette originale d'un disque Checker Ma discographie partielle comprend "I Am The Blues", chez Columbia, et la compilation Blues Encore (chez les soldeurs) qui reprend quatre chansons du précédent (dont une superbe version de "Spoonful") et s'intitule finement "I'm The Blues"! (14 septembre 2007).

(1) Les citations ou anecdotes sont extraites de l'autobiographie de Dixon, "I Am The Blues", éditions Da Capo, 1989 [retour].
(2) idem [retour].
(3) Photo de Marc Norberg [retour].
(4) extrait de "I Am The Blues" [retour].
(5) ...qui organisait la tournée [retour].

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